Des gens, des gens, des gens 3.

Depuis 2000, la préoccupation majeure qui anime mon travail est l’identité et le plus souvent la quête de mon identité. Le concept d’identité peut être associé à un principe d’individuation - processus de développement de la personnalité - que John Locke assimile à “l’existence elle-même, qui détermine un être, quel qu’il soit, en un temps et un lieu particulier, incommunicables à deux êtres de même nature” 1. Il n’existe pas deux êtres identiques. D’autre part, le sujet évolue en permanence, dans toutes les composantes de son entité physique et psychologique. Considérée sur une courte période, cette évolution demeure pourtant imperceptible, du moins pour autrui et bien souvent pour le sujet lui-même. En définitive, il est et demeure lui, tout en évoluant au court de son existence. L’identité semble devoir en fait être considérée comme un processus dynamique plutôt que comme un état. Comme énoncé précédemment, il n’existe pas deux êtres identiques et l’individu évolue en permanence; ces points, et tout particulièrement le dernier, expliquent que j’ai pu être parfois et que je suis dernièrement mon propre sujet.

1 L’Encyclopédie Bordas citant John Locke.

Dans mon travail, depuis 2006, je suis mon sujet détude, ainsi j'acquiers une meilleure connaissance de moi-même et de mes rapports avec les autres. Lautre est un semblable, un inconnu, incarné dans mes travaux par le passant. Il fait partie dune société. Ma définition de la société est un groupe dindividu considéré comme un tout. Selon Ronald Laing, on ne saurait réaliser une description fidèle de lindividu sans décrire également ses rapports à autrui, cest à dire sans lenvisager pleinement dans son contexte. Ce rapport de lindividu au groupe ma questionnée. Cette réflexion sous-tend mes travaux. Quelle est la position que jattribue à lautre et in- versement? Quels rapports en découlent-ils? Ces interrogations trouveront partielle- ment une réponse ci-après. De celles-ci résultent dautres questions plus ouvertes dans mes travaux. Quelle est la place que joccupe en tant quindividu et comme plasticienne dans la société? Et plus généralement, quel est le rôle de lartiste dans la société, sil en est un?

Pour en venir au rapport que jentretiens avec autrui, il est important dexpliquer tout dabord ma démarche. A travers des objets réalisés par mes soins, que janime lors de performances dans le milieu urbain, je matérialise ma kinésphère. La kinésphère, théorisé par Rudolf Laban, désigne l’espace directement accessible aux membres d’une personne. Elle s’étend tout autour d’elle, jusqu’à l’extrémité de ses doigts et pieds tendus dans toutes directions. Cette sphère imaginaire placée autour de la personne symbolise son espace personnel dont elle en est le centre. La kinésphère peut se départager en trois plans : horizontal, vertical, sagittal 2. Elle est en réalité un icosaèdre3. La kinésphère est composée de six directions principales (haut, bas, gauche, droite, devant, derrière) et de douze directions secondaires. Lors de trois ateliers auxquels j’ai participé en 2003, 2004 et 2005, j’ai pris conscience et mis en pratique ces notions (les plans, les directions) ainsi que d’autres comme les rythmes et les dynamiques. Ces ateliers étaient animés par la chorégraphe Nadine Beaulieu, intervenante à l’E.R.B.A. de Rouen.

 

2 annexe 1

2 Annexe 1

 

Rudolf Laban, dans le souci d’une vie harmonieuse pour l’homme avec son environnement, structure ce dernier en lui donnant la forme d’un icosaèdre 3, afin que l’homme apprenne à y évoluer sans peine. Toutefois, même si la fonction de mes objets est d’établir visuellement mon espace privé et que j’adhère aux idées de Rudolf Laban, ils ne prennent pas la forme d’un icosaèdre parce qu’ils développent une dimension psychologique. Ils sont la matérialisation de ma subjectivité lors d'événements. Encerclée 4, une ceinture confectionnée en métal, est prolongée horizontalement par un cercle de même diamètre que mon envergure, soit 1m56. Je suis au centre de ce cercle et les passants sont donc à une distance minimum de 78 cm de moi. Je ne cantonne pas mes objets aux lieux où ils m’ont été inspiré. Je les expérimente dans divers espaces urbains comme une place de marché, une rue proche d’un centre commercial. 

3 Annexe 2     4 Encerclée 

3 Annexe 2     4 Encerclée

L’auto préservation est aussi un moteur à la création de ces objets psychologiques qui ont la fonction de mettre l’autre à distance. L’autre est considéré comme un danger pour mon confort spatial, mon intégrité physique et psychique. Par exemple, lorsque je suis dans le métro aux heures d’affluence, les voyageurs me poussent et me bousculent. Je me mets alors à rêver que des aiguilles me sortent de sous la peau pour qu’ils respectent mon espace personnel. Défensive 5, une ceinture avec des piques dont la longueur de ces dernières arrive à l’aplomb de mes épaules et entièrement réalisée en métal, est une réponse à la situation décrite ci-dessus. Cette ceinture, ainsi que mes autres objets, peuvent être comparés à des carapaces. L’utillité d’une carapace est de protéger son occupant des éventuelles menaces extérieures. Tout comme Lucy Orta, je développe un travail autour de la notion d’identité et de la survie. Cependant, je travaille à partir d’accessoires alors que Lucy Orta utilise le vêtement: “le vêtement non plus comme le vêtement près du corps, comme une seconde peau, mais comme un s’expanse, pour tenter de devenir une maison, un radeau pneumatique. Il devient plus que vêtement, il emballage, c’est-à dire à cheval entre l’architecture et le vêtement [...]. Le vêtement s’émancipe, devient véhicule, véhicule de survie, véhicule aussi contre l’anonymat [...]” 6. Mes objets sont aussi des outils assurant ma sécurité et luttant contre l’anonymat, par eux je me démarque et suis remarquée. Contrairement à moi, Lucy Orta inscrit son travail dans la sphère sociale. Par exemple, lors du workshop de 4 mois en 1995 avec des résidents de l’Armée du Salut, elle organise un atelier de couture, ou plutôt un “atelier de trans- formation des vêtements usagés”- dans le même esprit que des ateliers d’écriture. Elle propose une thérapie par le vêtement. Avec les vêtements trouvés dans les stocks, ils créent ensemble une nouvelle ligne d’habillement pour chacun des résidents-participants qui n’ont souvent pas d’autre choix que de récupérer des vêtements de seconde main, défraîchis. Non pour du “prêt à porter” déclinable mais pour du “sur mesure” adapté et défini par et pour chacun d’entre eux. Dans le même esprit, j’ai créé la pièce Paragens 7: j’ai réemployé l’armature d’un parapluie dont j’ai prolongé les baleines et ai confectionné une nouvelle toile avec du plastique souple transparent s’adaptant à cette nouvelle forme. Par le prolongement du parapluie, j’ai transformé un accessoire de taille standard en un accessoire personnalisé selon ma taille. Je suis la seule à pouvoir l’employer.

5 Défensive     6 Paul Virilio, Lucy Orta, Refuge-wear , 1996, Editions Jean Michel Place.     7 Paragens

5 Défensive     7 Paragens

Ce serait une erreur de penser que mes travaux sont anti-sociaux ou asociaux. Lev Vygotsky dit que “L’art est social [...], et, si son action s’exerce en un individu isolé, cela ne signifie pas du tout que son essence et ses racines soient individuelles. C’est une grande naïveté de ne comprendre le social que comme collectif, comme impliquant une multitude de personnes. Le social est aussi là où il n’y a qu’un individu avec ses vécus personnels” 8.

8 Lev Vygotsky, Psychologie de l’art, 2005, Editions La Dispute. 

Mon travail me place dans une situation d’isolement. On peut le constater de différentes manières dans mes travaux. C’est ainsi que mes objets (Encerclée, Défensive et Paragens) créent un vide autour de moi comme on le constate sur les vidéo. Les personnes croisées dans la rue sont obligées de s’écarter, de dévier de leur trajectoire ou encore de s’arrêter si elles veulent pouvoir continuer leur route. De plus, j’ai fait le choix de ne pas parler et d’avoir un visage inexpressif durant les performances afin de ne pas influencer le regard du spectateur et des gens rencontrés au cour de la déambulation. Cette neutralité s’approche du comportement d’un autiste. Je semble renfermée sur moi-même et coupe ainsi les moyens de communication avec les autres. Je me place de ce fait dans une situation d’isolement. Pourtant, l’isolement n’est pas le but poursuivi. Il n’est qu’une conséquence de mon travail. L’objectif est d’être vue et reconnue par les autres, ainsi que je l’ai énoncé plus haut. Mes objets sont des faire-valoir. Au cours des performances, j’ai bien été prise en compte par les passants tout en les maintenant à distance, ce qui est un paradoxe. Mon travail comporte donc une part anti-relationnelle.

Pour l’autre mes travaux sont souvent agressifs car j’édicte mes propres règles. J’impose une limite à ne pas franchir de façon arbitraire et unilatérale, ce qui contrarie les projets que l’autre avait formé. Par exemple, les projets de marche des passants (aller d’un point A à un point B selon une trajectoire) se trouvent parasités par l’espace que j’ai décidé de m’octroyer. De plus, les moyens employés sont assimilés à une forme de violence. Le matériau et la forme de Défensive sont du registre de l’arme. Les piques en métal que j’ai confectionné ne sont pas factices. Elles sont donc susceptibles de blesser. L’aspect froid et brut du métal repousse, ce qui est l’effet escompté. La fonction de mes objets est de dissuader le passant d’avoir un contact avec moi. De surcroît, ils ont une esthétique épurée par leur absence de couleur. Elle s’explique par la volonté de ne pas dénaturer mes objets pour les rendre attrayants. J’utilise un à deux matériaux maximums dans mes réalisations aux formes simples, tel le métal dans son caractère brut, ou bien le plastique qui est plus sophistiqué.

Ma démarche est de dénoncer et de critiquer une société individualiste dans la- quelle il est difficile d’exister. Pour ce faire j’emploie les mêmes moyens qu’elle : égoïsme, individualisme. En ce sens mon travail tend vers un art engagé car il contient un message. Je ne souhaite pas changer le monde par un engagement politique ou social mais je désire que l’individu crée son propre univers sans pour autant nuire à celui des autres. En effet, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Cette expression apprend à restreindre ses libertés en communauté et met en garde contre tout abus de pouvoir.

Mon identité s’affirme dans mes travaux, tant par la mise à distance de l’autre, que par la confrontation avec ce dernier. La mise en scène de mon travail contribue à asseoir ces préoccupations. Elle est une part importante de mon travail.

J’interviens dans l’espace public par des performances. Le choix de lieux “non-artistiques” pour ces dernières, n’a pas pour objectif de fuir les espaces de musée. Il résulte de ma volonté d’assimiler l’art et le quotidien. D’ailleurs, mes pièces s’inspirent de ce qui se déroule en ces lieux publics. Elles sont le résultat de mes observations : la manière dont les gens se comportent entre eux, l’espace qu’ils occupent les uns par rapport aux autres. Par exemple, un garçon, placé en tête de tram, écoute de la musique avec son téléphone portable sans écouteurs. Des gens rentrent par la première porte et cherchent à s'asseoir. Ils restent proche de leur point d’entrée mais se tiennent à distance de notre “parasiteur” pour être le moins possible incommodés par sa musique. Par le son, il pénètre dans notre espace et s’assure un vide autour de lui. L’espace public est mon laboratoire, mon décor, ma scène. Il fait partie inté- grante de mon travail, pareil à un personnage. Cependant, mes objets ne sont pas le reflet d’une quelconque architecture car ils sont la manifestation psychologique de mes états. Toutefois, ils sont conçus pour être utilisés dans l’espace urbain.

Mes performances s’adressent aux contemporains qui s’improvisent spectateurs et, pour certains, se transforment en acteurs. Ainsi leur sensibilité est tenue en éveil quand la multiplication des images l’anesthésie. Leur regard est testé dans les lieux les plus inhabituels. Je m’amuse avec leur perception par le jeu des matières et des techniques. Je défie leur esprit critique et les invite à questionner le sens et l’essence des formes de notre siècle et de celui qui s’est achevé.

Pour ne pas parasiter mes objets et être à mon aise, selon l’objet employé, je porte des vêtements noirs ou blancs, avec des chaussures plates. Je recherche ainsi la sobriété. Après réflexion, j’ai pour projet de réaliser des vêtements pour chaque objet. Ils seront proches des vêtements citadins et quotidiens. Ils prolongeront par leur couleur mes objets mais contrasteront avec ces derniers par leur nature contemporaine. Ainsi, j’espère obtenir visuellement une unité. Par ce procédé, je souhaite les inscrire dans notre époque et créer une confrontation, un décalage, entre le sérieux par le textile et le fantasque par mes objets, tout en ne basculant pas dans le grotesque.

Lorsque je “performe”, je rentre dans un rôle. Mon jeu d’acteur demande de la concentration pour mener à bien la performance. En effet, je ne dois laisser aucune expression ou émotion transparaître. De plus, il faut que je gère la contrainte de l’objet employé. Pour ce faire, je me déplace lentement afin de l’accompagner. Ma vitesse de marche est plus lente qu’à l’habitude et que celle des passants. Semblable à une procession, elle contribue à donner une atmosphère particulière : sérieuse et étrange; étrange parce qu’elle contraste avec le quotidien. Avant et pendant les performances, je suis nerveuse et j’éprouve de l’inquiétude concernant la réaction du “spect-acteur”. Effectivement, face à un comportement qui pourrait être qualifié d’anormal, voire de suspect, les réponses des passants sont parfois agressives : violences verbales et physiques (durant Confrontation 9, un passant m’a placé son poing sur mon ventre pour me faire reculer, et par un autre j’ai reçu un coup d’épaule en signe de protestation et pour qu’il se fasse un chemin). Confrontation est une performance réalisée en 2006. En attente dans la rue sur un côté, lorsqu’un passant arrive à ma hauteur, je me place brusquement sur son passage très proche de lui. Ainsi, je pénètre sans prévenir et violemment dans son espace privé. Les réactions engendrées par mes actions et mon état durant les performances, qu’elles soient de l’ordre de la surprise, violentes ou amusées, servent mon propos, à savoir que j’existe et suis pris en compte par mes congénères.

9 Confrontation

Mes performances comportent une part d’humour. En effet, mes objets curieux, mon comportement étrange, mon déplacement décalé par rapport à celui des “spect- acteurs” et la réaction de ces derniers, créent un comique de situation. Il est d’autant plus perceptible dans mes vidéo, sûrement parce qu’elle offrent le recul nécessaire à cet axe de lecture dans mes performances. La distance doit être due à la différence de lieu et de temps entre l’action filmée et la projection de celle-ci. De plus, le cadrage doit aussi permettre d’affirmer cette distance. Souvent en plongée, la prise de vue offre de porter un large regard sur l’action et son environnement 10. D’autre part, elle agit comme un nouvel oeil, l’oeil de la caméra, pouvant être assimilé à celui du spectateur. Cependant, il m’est arrivée de devoir repenser les cadrages, faute de visibilité nécessaire des objets 11. Le statut que j’accorde à mes vidéo est celui de trace.

10 Cf Confrontation     11 Cf Encerclée, Défensive

Tout comme Erwin Wurm, j’engendre des situations incongrues et je tend à réunir les problématiques de l’art et de la vie. Nos problématiques diverges mais concernent toutes deux le monde actuel, celui dans lequel nous vivons. Erwin Wurm interroge la société de consommation. Par exemple, il a entrepris un processus, qu’il a nommé One minute sculptures, associant une personne et un objet d’usage courant, dans une position déterminée et limitée dans le temps. La sculpture continue d’exister par la suite à travers des photo ou des vidéo. Ses derniers travaux questionnent la société de consommation, montrant des personnages difformes, des voitures ou des maisons boursouflées. La Fat House vidéo de 2003 interroge : “Suis-je de l'art parce que je suis grosse ?” Quant à moi, je critique une société individualiste dans laquelle il est difficile de vivre en harmonie avec l’autre.

L’ensemble de mon travail est la recherche de mon identité profonde et sociale. Pour ce faire, je dénonce la difficulté de se trouver et d’appréhender l’autre; difficulté qui résulte de notre monde actuel. A travers des performances misent en scène, je dresse une satire de notre société afin de révéler ce problème.

 

Edwige Brocard